| Horace
Vernet fut un homme de cur. Son père qui l'aimait
d'une affection sans égale entrait dans des transes
mortelles en le voyant galoper ventre à terre avec
ce fou de Géricault (1). Il le visitait ou lui écrivait
deux fois par jour, le poursuivant d'un amour inquiet, auquel
Horace répondit constamment par le dévouement,
la complaisance et le respect.
Ce père, Carle Vernet, ainsi que son grand-père
Joseph dont les ports de France peints pour Louis XV eussent
suffit à assoire la célébrité
étaient royalistes ; ce qui n'a rien d'extraordinaire,
habitant l'un et l'autre le Louvre sous l'ancien régime
grâce à leurs talents.
A la
suite d'une première médaille d'or au salon
de 1812, à 23 ans, Horace doit ses premières
commandes officielles à Gérôme Bonaparte,
roi de Westphalie, et à l'impératrice Marie
Louise.
Mais il n'est alors rien moins qu'un peintre impérial;
il est d'abord patriote et ce furent les revers et l'héroïsme
des dernières années de l'empire qui l'attachèrent
de cur à Napoléon; en un temps au surplus
ou les derniers Bourbon ne brillent guère hors frontières
par leur courage, ni par leur influence, modestes pions pour
l'heure à disposition d' alliés ennemis et déterminés
à faire disparaître Bonaparte.
Aussi,
le 19 mars 1814, Horace Vernet pose
t-il ses pinceaux et participe à l'héroïque
défense de la barrière de Clichy avec
les élèves de polytechnique. Sa conduite lui
vaudra la croix d'honneur des mains même de Napoléon.
Il ne s'agissait pas d'un acte de vain panache. Car si au
lieu de capituler prématurément, les Duc de
Trévise et de Raguse, avaient à l'exemple de
Moncey à Clichy, utiliser les moyens de résistance
que leur offrait encore le dévouement des citoyens
et de la jeunesse, Napoléon qui n'était plus
qu'à deux heures de Paris pouvait sauver la ville.
Il fut contraint de se replier sur Fontainebleau, on connaît
la suite.
La restauration des Bourbon acheva de rendre Horace Vernet
bonapartiste (2). Plus que tout autre, il contribua par une
foule de compositions devenues aussitôt populaire a
perpétuer et à colorer les souvenirs de Napoléon
et de la Grande Armée. Tout ces sujets reproduits par
la gravure se répandaient dans la France entière
et le gouvernement de Louis XVIII essaya sans y parvenir,
ni par ses avances, ni par ses rigueurs, de désarmer
cet adversaire plus dangereux avec son crayon que tel autre
avec son journal ou ses chansons.
Le mécontentement
du pouvoir lui value la protection et les commandes des chefs
de l'opposition libérale, et en première ligne
celle du duc d'Orléans: 10 tableaux sur dix- huit présentés
au salon de 1819 appartiennent à ce prince. Horace
Vernet expose un nombre a peu près égal de tableaux
au salon de 1822 dont un épisode de Waterloo, un portrait
du duc d'Orléans, du duc de Chartes, Chauvelin et autres
libéraux, l'ensemble peut fait pour plaire au pouvoir,
mais que le jury néanmoins laisse passer, à
l'exception de la Batailles de Jemmapes et de
la Défense de la barrière de Clichy " dont
les cocardes tricolores blessaient les yeux."
Ces tableaux, lui tiennent à coeur, le dernier sans
doute particulièrement. Aussi Horace Vernet retire
t-il tout le reste, à l'exception d'un seul tableau
qui était une commande de la maison du roi, mais dont
il avait choisi le sujet
on voit
qu'il est peut enclin aux concessions, représentant
son grand-père Joseph se faisant attacher au mat d'un
voilier, en pleine tempête, afin d'en mieux observer
les effets.
Il ouvrit
ensuite au public son vaste atelier (rue de la tour des Dames
?) ou il expose quarante cinq tableaux. Couvert par les applaudissements
des journaux, le Constitutionnel entre autres, abondamment
commentée par deux écrivains en vogue, cette
exposition qui pris sans doute une tournure un peu trop politique
obtint un succès prodigieux et mis le comble à
la faveur du peintre.
Bien qu'il ne puisse dès lors et quel que fut son abondance
et sa promptitude satisfaire les demandes, Horace Vernet a
assez de bon sens et de clairvoyance pour ne pas s'enivrer
de ce succès. Il serait d'autre part malvenu de le
soupçonner d'une quelconque manuvre, à
des fins qualifiables aujourd'hui de médiatiques. Sa
bonne humeur, son enthousiasme, sa générosité
sont avec la netteté du coup d'oeil et la sureté
de main, des qualités et des dons de race qui semblent-il
lui suffisent, et qu'il sait associer à des vertus
simples faites d'éthique, de
gentillesse, de discipline réelle sinon apparente
dans le travail .
Jaloux
peut-être de la protection ostensible du duc d' Orléans,
ou désespérant de se débarrasser jamais
de ce peintre encombrant, c'est un gouvernement de Charles
X encore moins libéral que le précèdent
qui cherche à le ramener à lui, ou à
l' occuper.
On lui commande le portrait du duc d'Angoulême, du
duc de Berry, de Charles X au champ de Mars, d'un plafond
pour un nouveau Musée avant de le nommer, à
sa demande, directeur de l'Académie de France à
Rome, période ou effectivement il produira peut, prenant
à cur tout ce qu'il fait.
Tout ceci
nous paraît mériter d'être dit, tant la
critique accepte mal qu'un succès aussi constant ne
s'accommode de compromissions.
Rien ne laissait prévoir en réalité pour
un Horace Vernet libéral que son principal mécène,
le duc d'Orléans, deviendrait Louis Philippe 1er ;
il existait un héritier Bourbon, petit-fils de Charles
X.
Devenu peintre favori de la monarchie de juillet et après
avoir peint les immenses tableaux de la galerie de Constantine
à Versailles, il ne craint pas
de refuser la pairie offerte par Louis-Philippe, et même
peu après de se brouiller avec lui lorsqu'on
lui demande de faire mentir l'histoire en peignant Louis XIV
montant à l'assaut de Valenciennes.
Les deux hommes s'estiment et sont familiers depuis longtemps;
une réconciliation s'ensuivra lorsque Louis- Philippe
sera affecté en 1842 par la mort accidentelle de son
fils, le nouveau duc d'Orléans.
Mais entre
temps, Horace Vernet est partit pour la Russie, reçu
avec enthousiasme par l'empereur Nicolas 1er qui le comble
d'honneur et de commandes : dont un portrait de lui en pied
, un autre à cheval, la Prise de Varsovie ,
la Prise de Wola etc
La disparition des Orléans
au pouvoir n'était pas non plus programmée et
saurait-on reprocher à un bonapartiste, de devenir
à la fin de sa vie, peintre officiel sous le second
empire ?
Un tableau
abondament commenté lors de la tonitruente exposition
de 1822 révèle plaisament le personnage: il
représente l'atelier du peintre.
A défaut du tableau aujourd'hui disparu, on peut reproduire
la description d'un feuilletoniste du temps:
" Une foule de jeunes gens occupaient, dans des attitudes
les plus diverses, tous les coins de la salle, et paraissaient,
comme dans les classes ou les écoliers sont mis en
retenues, livrés à tous les désordres
des amusements les plus bizarres. Deux des assistants faisaient
des armes, l'un la pipe à la bouche, l'autre vêtu
d'un grand sarrau de toile bleue. Celui-ci donnait du cor,
et ses joues, énormément gonflées, m'eussent
averti de la quantité d'air qui s'en échappait,
si mes oreilles, déchirées par d'effroyables
sons, n'avaient rendu tout autre avertissement inutile; celui-là
soupirait une romance et cet autre battait la générale;
il y en avait d'assis, de levés, d'accroupis, dans
toutes les situations et dans toutes les poses. Un jeune homme
lisait à haute voix un journal au milieu de ce chaos,
un autre peignait, un autre dessinait. Parmi les acteurs de
cette scène tumultueuse se trouvaient des militaires
de tout grades, des artistes, des virtuoses, une chèvre,
un chien, un chat, un singe et un superbe cheval
"
Ce pittoresque
désordre, cet atelier plein de vie et de gaieté
ou s'étaient donné rendez-vous des artistes,
des écrivains, des hommes politiques que tout le monde
nommaient, répondait bien, même en l'étonnant
un peu, à l'idée que le public se faisait du
peintre qu'il applaudissait.
Vernet se laissait applaudir et disait peut-être en
riant que c'était ainsi que se passaient les heures
de sa vie les plus laborieuses. Mais il était le premier
à convenir que ses belles improvisations étaient
en fait très méditées. " On me loue
de ma facilité disait-il, mais on ne sait pas que j'ai
été douze ou quinze nuits sans dormir et en
ne pensent à autre chose que ce que je vais faire ;
quand je me mets en face de ma toile blanche, mon tableau
est achevé. " Charlet disait
également d'Horace, avec le tour narquois qui était
le sien : " On se figure qu'il est toujours à
faire de l'escrime d'une main, de la peinture de l'autre ;
on donne du cor par ici, on joue de la savate par-là.
Bast ! il sait très bien s'enfermer pour écrire
ses lettres, et c'est quand il y a du monde qu'il met les
enveloppes. "
Dans un
livre sur la peinture édité en 1856, du vivant
d'Horace Vernet, peu après notre tableau, M. Anatole
de la Forge raconte une anecdote pittoresque qui illustre
la gentillesse et l'heureux caractère du peintre. L'action
se situe "
Il y a quelques années, à
Versailles " (sans doute entre 1837 et 1841), alors que
Vernet travaille pour la Galerie de Constantine:
"Un
jeune alsacien, blond, doux et haut de six pieds, mais épais,
lourd à proportion, était, dans un régiment
de cuirassiers, le plastron de tout les loustics du corps
; selon l'usage immémorial, notre conscrit servait
de divertissement à chaque récréation
de son escadron.
Un matin, après l'appel, la victime, dans un moment
d'épanchement malheureux, confia qu'il avait une passion
pour une payse. La-dessus, grandes exclamations, rires homériques;
l'aveu en valait la peine. Seul, un brigadier à moustache
grise, ne partageait pas la gaieté générale.
Il s'approche de l'amoureux bafoué : " petit,
lui dit-il (on n'a pas oublié que le petit avait six
pieds), tape là, ton histoire m'a fait de la peine,
et je veux te consoler.
Voilà une pièce de cinquante centimes, fais
faire ton portrait en grand uniforme, et tu l'enverras là-bas,
à ta bonne amie. - Oui, répondit l'Alsacien
rouge de plaisir et attendri, mais à qui dois-je m'adresser
? - C'est facile dit le brigadier: rue de l'Orangerie, chez
M. Horace Vernet ; ôte ton bonnet de police, mets -lui
tes dix sous dans la main, et ajoute que tu veux ton portrait
de suite, puisque tu payes d'avance.
Le cuirassier, après avoir cirer ses bottes, rajusté
son col et jeté un dernier coup d'il indulgent
sur les grâces de sa personne, vue à travers
un éclat de la glace cassée de son lieutenant,
le cuirassier arrive à l'atelier.
En apercevant
ce soldat du haut de l'échafaudage ou il travaillait,
l'artiste cru voir un de ces nombreux modèles qu'il
empruntait journellement à la garnison de Versailles,
et n'y fit pas autrement attention.
Ce n'était pas l'affaire de notre conscrit; impatienté
d'attendre inutilement: Ah ça ! s'écrit-il,
dites donc, monsieur le peintre, c'est vous qui êtes
M.Horace Vernet ? - Moi-même mon ami, qu'y a t-il pour
votre service ?- il y a que les camarades m'ont dit, à
la caserne que vous étiez bon enfant, et que moyennant
qu'on vous donne votre argent d'avance, vous feriez tout de
suite mon portrait pour l'envoyer à Thérèse.
Je ne connais pas Thérèse, répondit l'artiste
en souriant, mais pour lui être agréable, je
vais faire votre affaire. Voyons, donnez vos dix sous, asseyez-vous
là, et regardez-moi sans bouger.
" Le cuirassier, de l'air le plus naturel et le moins
spirituel du monde obéit. Au
bout d'une demi-heure, Horace Vernet mis sous les yeux de
son étrange modèle une esquisse au pinceau frappante
de ressemblance; il la signa, puis la remettant au
soldat avec une boite de cigare : " Va, lui dit-il et
demande à tes camarades s'ils sont contents du peintre.
" On se préparait à recevoir notre homme
au quartier avec force plaisanteries; grande
fut la surprise et le désappointement, lorsqu'on le
vit revenir avec son portrait. Le soir même,
le colonel du régiment vint avec le conscrit qu'on
avait voulu mystifier, offrir au grand artiste ses excuses
et ses remerciements.
Cette familiarité et son corollaire : l'immense popularité
dont jouit aussi le peintre auprès des gens simples
sera un motif supplémentaire d'éreintage pour
Baudelaire (X). |